Author Archives: admin2885

Je pense que le progrès a apporté beaucoup de choses. Mais s’il a apporté beaucoup de bien, il aussi apporté beaucoup de mal. Il y a des choses dans le progrès qui sont biens et d’autres qui sont mal.

Avant, il y avait beaucoup plus d’amitié entre les gens maintenant, on ne se parle plus, à peine, bonjour et ça va ? Et encore.

A l’époque, il n’y avait pas le poste radio, il n’y avait pas la télé alors, on faisait la causette.

Maintenant, les jeunes, ils ont la musique sur la tête, ils ne savent pas chanter. Nous, dans le temps, on savait chanter. A notre époque, on chantait, c’était pas du tout prêt. Tandis que maintenant, c’est du tout prêt.

On chantait de tout. J’aimais chanter du Tino Rossi. Berthe Silva, ça c’était une chanteuse qui n’avait pas besoin de micro. Elle avait une voix. J’ai chanté tellement que je ne me rappelle plus combien je sais de chansons. J’aurais pu vous chanter des chansons toute la nuit sans chanter deux fois la même chanson.

Aujourd’hui, je n’ai plus de voix. Des fois, je m’en fredonne pour moi. Je me fredonne J’ai deux amours ou une autre, ça dépend de ce qui vient.

Les chansons, on ne les entendait pas à la radio mais sur les marchés ou sur les foires. Il y avait des vendeurs de chansons. Ils chantaient et ils vendaient les paroles sur une feuille pour celui qui voulait apprendre. Mais il fallait bien écouter l’air de la chanson pour bien l’encaisser. Il fallait encaisser l’air de la chanson dans la tête. Tout le monde chantait mais pour bien chanter, il fallait avoir la voix. Tout le monde n’a pas la voix pour bien chanter.

Aujourd’hui, on entend à la radio, avec les micros, n’importe qui peut chanter même qu’il n’ai pas de voix. Ce n’est pas la vraie voix, la voix naturelle. Ce n’est pas la machine qui fait le chanteur. A l’époque, pour chanter, il fallait avoir la voix. Quand tu dois chanter pour toute une salle sans micro, il faut avoir la voix. J’ai eu à chanter Tino Rossi pour une salle entière et sans micro. Là, il faut avoir la voix.

Jean Ferrat, c’était un vrai chanteur, c’était un poète. Il était pas loin d’ici à Entraigues. Il avait de belles chansons mais il n’était pas aimé par tout le monde car c’était un chanteur engagé. Il était proche des gens et c’est pour ça que tout le monde ne l’aimait pas. Mais même ceux qui n’avaient pas les mêmes idées que lui l’ont reconnu comme un grand à sa mort.

On chantait en famille. Quand il y avait un mariage, tout le monde devait chanter sa chanson, même celui qui ne savait pas chanter devait chanter sa chanson. Nous, on était une famille de chanteurs, ma sœur chantait et moi aussi, je chantais bien.

Ici, je peux plus chanter. Depuis que j’ai eu mon infarctus, je ne peux plus chanter car je n’ai plus de voix. L’infarctus m’a cassé la voix. Après ça, je n’ai plus chanter et ça me manque parce que j’aimais ça.

C’est la vieillesse. Tout le monde vient pas aussi vieux mais c’est pas marrant.

Fabien, 92 ans.

Je suis né en 1919. Je suis du Coiron, sur le plateau. J’étais paysan. Et je suis de souche de paysan. On était cinq ; il y avait mes parents, mes deux sœurs et moi, comme seul garçon. Mon père n’avait pas de frères.

Notre lignée dans la commune remonte au plus loin à 1160. Il y avait un curé dans le village qui me l’avait dit. Il m’avait dit :

– J’ai remonté votre lignée jusqu’à 1160.

Il m’avait dit que nous étions la famille la plus ancienne de la commune.

J’étais la seule lignée de la famille. J’ai eu une fille et ma fille a une fille et la lignée va s’arrêter là.

Quand on prend de l’âge, on se rappelle plus de ce qu’il s’est passé il y a vingt, trente ou quarante ans que ce qu’il s’est passé hier ou la semaine dernière. Ici, bien souvent, je me demande bien quel jour de la semaine on est. Je n’y vois pas assez pour voir le calendrier et je ne sais pas si on est lundi ou mercredi.

J’avais bien vu qu’il y avait de temps en temps de la brioche au petit déjeuner mais je ne m’étais pas aperçu que c’était pour le dimanche. Ah ! C’est pour ça, la brioche.

Je suis arrivé ici, il y a trois ans. Mais je languis de rentrer chez moi. On est bien ici, les gens sont gentils mais je n’arrive pas à m’y habituer. On n’est pas chez soi. Je n’ai pas de la visite tous les jours, c’est pas souvent parce que c’est loin. C’est une fois par semaine.

Des fois, ils viennent me chercher le matin et ils me montent chez moi puis ils me ramènent le soir. Ah ! Pouté ! Je voudrais que ce soit tous les jours. Parce qu’on a beau être d’où ce qu’on voudra, le pays où on est né, ça peut être le plus mauvais pays qu’il y a, mais ça reste toujours le pays où on est né.

Ici, je ne connais personne alors je ne discute pas trop. Je connais juste un peu, un ou deux avec qui je joue aux cartes, mais c’est tout.

C’est comme l’armée. Tu as le droit de faire ça mais tu n’as pas le droit de faire ce que tu veux. C’est l’armée, tu n’es pas libre.

Ce qui me déplaît le plus, c’est qu’on ne se trouve pas à plus pour discuter. On ne se trouve pas à quatre pour faire une belote bien souvent.

On ne peut pas sortir comme on veut pour se promener. On est à l’étage et il faut prendre l’ascenseur et je ne sais pas où il faudrait aller. Je n’y vois pas assez pour savoir sur quoi appuyer. Il n’y a qu’un endroit où on pourrait sortir mais il est réservé au personnel et il faut un code pour sortir. Je le savais, le code, mais, maintenant, je le sais plus, car ils l’ont changé.

Aujourd’hui, je vais rien faire du tout, c’est toujours pareil. Si on avait quelque chose à faire, ça nous distrairait, ça ferait passer le temps mais quand on n’a rien à faire, on attend. Alors, des fois, je me casse la tête pour chercher quelque chose. Quand je veux trouver une chose que j’ai oubliée, le nom de quelqu’un ou un mot, je peux y passer une heure à chercher, même plus. Il faut bien passer le temps à quelque chose.

Fabien, 92 ans.

Autrefois ; la vie était plus dure que maintenant mais on était plus fort aussi.

Maintenant, les jeunes veulent tout avoir tout de suite. Mais à notre époque, pour avoir quelque chose, il fallait le gagner avant de l’avoir. Mais, c’était pas plus mauvais pour ça.

D’ailleurs, les gens étaient aussi heureux que maintenant. Maintenant, les gens ne sont pas heureux de rien ; rien ne leur fait plaisir. Ils veulent toujours plus que ce qu’ils peuvent avoir. Nous, on n’avait rien mais on se contentait de ce qu’on avait.

Il y avait beaucoup de progrès qui n’existait pas ; la télévision n’existait pas, le téléphone n’existait pas. Alors, on n’en avait pas besoin puisque ça n’existait pas.

On ne regardait pas la télévision puisqu’il n’y en avait pas mais on se parlait plus.

Il y avait les veillées. C’était l’hiver, les voisins venaient où on allait chez les voisins. On jouait à la belote, on jouait surtout aux cartes, à la bourre, ça s’appelait. A la bourre, on n’a que trois cartes et on prend ou on laisse. Ça se joue en trois parties. Il y a le roi, la dame et ainsi de suite et c’est le plus fort qui gagnait. C’était un jeu de veillée.

On jouait un peu de sous. Oh là ! Pas de grosses sommes, on jouait un sou ou deux sous. Celui qui gagnait, gagnait trois sous, pas plus, mais c’était pour le jeu. Les hommes jouaient aux cartes et les femmes tricotaient.

Et pour parler, ça parlait ! On parlait de ce qu’on avait fait dans la journée, on parlait travail, on parlait de tout. Les enfants restaient un peu ; les plus grands restaient puis les petits allaient se coucher. On veillait jusqu’à minuit, jusqu’à des, une heure du matin. Et quand on avait bien veillé, on prenait le casse croûte, on mangeait le pain et la saucisse et on buvait un coup. Tout était fait à la ferme; le pain, le fromage, le beurre, la saucisse, tout. Avant le pain, on le faisait. On avait un four à pain et c’était les hommes qui faisaient le pain parce qu’il fallait le pétrir. On faisait quinze kilos de pain pour la semaine. On était cinq ; il y avait mes parents, mes deux sœurs et moi.

On se disait des proverbes ; il y en avait sur tout, sur le temps qu’il ferait, sur les saisons, sur les gens. Il y a des proverbes qui sont justes. Maintenant, on y croit de moins en moins aux proverbes. Il faut qu’ils le lisent sur le journal ou qu’ils l’entendent à la télé pour qu’ils le croient. Pourtant, il y a des journalistes qui racontent n’importe quoi et on les croit.

Avec les jeunes, il ne faut pas trop parler de l’ancien temps d’autrefois parce que ça ne les intéresse pas. Alors, on n’en parle pas.

J’ai grand peur de l’avenir. Oui, j’ai grand peur de ce qui va venir…

Fabien, 92 ans.

Je suis né en 1919. Ça fait déjà un long voyage. Il y en a bien que trop. On a bien du mal à faire les choses. Avant, il me fallait une seconde pour boutonner ce bouton de chemise et aujourd’hui, il me faut une heure. Et c’est tout comme ça.

Je suis du Coiron, sur le plateau. J’étais paysan. J’ai été paysan toute ma vie, oh ! Que oui !

Et je suis de souche de paysan. C’était la ferme de mes parents et je l’ai continué après eux. A la ferme, on faisait surtout de l’élevage et le lait. Quand j’ai commencé, les tracteurs n’existaient pas, on travaillait avec les bœufs ou les juments et les chevaux. Les tracteurs sont arrivés après la guerre. Je me rappelle bien du premier tracteur, c’était un Pony, un petit tracteur américain. Avant on moissonnait à la main, à la faucille et à la faux puis, il y a eu la moissonneuse et la batteuse.

Mais gamin, on n’avait rien de tout ça, il y a eu en premier la faucheuse pour couper le foin. Elle était tirée par les chevaux.

J’ai arrêté jusqu’à ce que je ne puisse plus travailler. J’ai arrêté, il y a cinq ou dix ans. Je ne travaillais pas comme avant mais j’aidais à faire ce que je pouvais faire.

La ferme existe toujours et c’est mon petit fils qui y est.

J’ai commencé avec vingt hectares et la ferme était trop petite pour vivre et je faisais autre chose à côté. Mais je me suis agrandi petit à petit et aujourd’hui, mon petit fils a cent cinquante hectares. Il a près de cent bêtes.

Mais il ne fait pas de tout comme on faisait à mon époque à moi. On faisait le jardin, les femmes faisaient la basse cour. On avait des poules et tout ça. On avait des œufs. Maintenant, il n’y a plus de poules et les fermiers, ils achètent leurs œufs. C’est la vie d’aujourd’hui.

A l’époque, on faisait tout à la ferme et on savait tout faire.

On faisait des paniers on rempaillait les chaises. Maintenant, on ne fait plus rien, on achète tout. Les gens autrefois savaient se suffirent, aujourd’hui, plus personne ne sait se suffire. Aujourd’hui, même à la campagne, tu demandes à quelqu’un :

– Fais moi un panier. Où, Rempaille une chaise.

Ils ne sauront pas. C’est pour ça que le progrès nous a amenés beaucoup de choses mais il en a supprimé beaucoup d’autres. Et les gens ne sont pas plus heureux pour ça. On les entend, ils ne sont jamais contents de leur sort.

Les bons moments, je ne m’en rappelle pas tant il y en a eu tellement. Mais il y a eu plus de mauvais moments que de bons. C’était pas la vie de maintenant, ça n’a rien à voir. Tout ça, c’est le temps passé, ça. C’est la vie d’autrefois.

Fabien, 92 ans.

Moi, j’étais agricultrice. Quoi que, je conseillerais à personne de le faire, car c’est un métier trop dur, trop pénible.

J’avais un mari mais c’était vraiment un mari extra. Il était très gentil pour les enfants et pour moi. Je me suis mariée très jeune et j’ai eu la chance d’avoir deux petits. J’ai eu deux garçons avec lui.

Là dessus, j’avais une belle sœur qui a été tué par la foudre. Elle avait une petite fille de six jours. La petite était sans maman. Il ne restait que mon beau frère qui avait une ferme avec 22 bêtes à s’occuper. Comment pouvait-il élever une petite qui avait six jours. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Mon mari, c’est lui qui a dit le premier :

– Eh bien, nous on la prend.

Alors, pardi ! On l’a prise et on l’a élevée. Je l’ai gardée jusqu’à huit ans. De là, mon mari est décédé et il a fallu élever seule les petits et la petite. C’est moi qui l’ai élevée car j’ai perdu mon mari assez jeune. Mais Lucette, c’était comme ma fille, je peux vous le dire.

Ça a été du travail par dessus la tête avec la ferme, avec les bêtes, avec les enfants.

Malheureusement, ma petite est partie quand elle avait huit ans. Elle est partie rejoindre son papa. Il fallait s’y attendre, son papa voulait bien sa fille. Mais ça a été très dur, croyez-moi et ça reste dur encore. Elle ne voulait pas partir. Elle disait :

– Je veux ma maman ! Je veux ma maman !

Il faut la comprendre. C’est moi qui ai eu tort car il aurait fallu lui dire mais moi, je ne lui ai pas dit. Je croyais la garder tout le temps. C’est dur d’élever l’enfant d’un autre et puis de le perdre. On se figure des choses.

A l’heure actuelle, ça me ferait rien de la reprendre. Aujourd’hui, je voudrais bien l’avoir à côté de moi. Mais enfin c’est la vie. Je la revois. Elle vient me voir ici.

J’ai pu voyager, Le Puy, Monnistrolles sur Loire, chez ma Lucette, près de Saint Etienne, Lyon, Gageac, Brettenac, toute la Haute Loire, je l’ai toute presque faite.

C’est maintenant que je suis venue en Ardèche pour être ici.

Mes deux fils aujourd’hui sont à la retraite. Voyez, on n’est pas tout jeune. Ma Lucette que j’ai élevée, aujourd’hui, elle s’est mariée et elle a trois petits.

Ce n’était pas facile mais c’était la belle vie quand même. Je vous l’assure. Que maintenant, on se retrouve bien seule. Tout n’a pas été rose mais enfin on a passé la vie et on est arrivé à plus de 90 ans.

La vie est ainsi faite, il y a les bons moments et les mauvais moments. Les bons moments ne durent pas longtemps et il faut en profiter.

Voilà, c’est ma vie que je peux vous dire. Elle est drôlement tracée, c’est une drôle de vie, mais c’est ma vie. On a passé la vie quand même.

Berthe, 90 ans.

Je m’appelle Colette. J’ai maintenant 86 ans et je suis là avec toutes ces dames et tous ces messieurs.

Je suis née dans un petit village de la haute Saône où j’ai fait mon enfance et mon adolescence. Il n’y a que mon père qui travaillait. Mon père était peintre décorateur. Ma mère ne travaillait pas à cause des enfants. On était cinq frères et cinq sœurs et on ne pouvait pas avoir de jouets, plein, comme ça. Il n’y a guère qu’à Noël qu’on avait des petits jouets. On était heureux comme ça. On s’amusait avec la moindre des choses. On s’amusait d’un rien. On jouait à cache-cache, au ballon, à des jeux qui ne coûtaient rien. On faisait un trou dans la terre et on jouait aux billes, que ce soit filles ou garçons. C’était pareil.

Puis, les garçons, au fur et à mesure qu’ils grandissaient, ils allaient travailler à droite, à gauche. Et nous, les filles, on travaillait au besoin et quand on était mariées, on partait.

J’ai travaillé une dizaine d’années avant de me marier. J’ai travaillé dans une maison de maître chez des patrons qui avaient une usine. Je travaillais avec ma sœur et on couchait sur place. Ma sœur faisait la cuisine et moi, je faisais le ménage. J’ai commencé à 14 ans et je suis restée dix ans. On avait quand même des journées de repos et de vacances. On allait se promener avec ma sœur soit à Besançon, soit à Belfort. C’est là où j’ai rencontré mon mari qui était militaire. Avec mon mari, ça a été le coup de foudre. Ça a été tout de suite.

Une fois que je me suis mariée, j’ai suivi mon mari partout où il allait. Il était militaire et je l’ai suivi au Maroc, en Algérie, en Tunisie aussi. Quand il est parti en Indochine, je ne l’ai pas suivi car ce n’était pas ma place. Il est parti dix huit mois. Quand il est parti, notre fils avait trois mois et quand il est revenu, le petit avait grandi.

A la fin, on a fini en Algérie jusqu’au bout puis on est rentré au moment de la débâcle. On est venu en France et on a été à droite à gauche.

Avec mon mari, c’était une bonne vie, j’ai eu une paix totale, vraiment magnifique avec lui. Il était vraiment formidable. On a été heureux simplement.

Il est parti, il y a cinq ans et c’est dur. Quand on a vécu plus de cinquante cinq ans ensemble et se retrouver toute seule, c’est dur. On a été heureux comme pas beaucoup. Je souhaite à tout le monde d’être heureuse comme j’ai été heureuse. Mon mari était unique.

On est bien quand on est tous ensemble et quand un manque, c’est dur. C’est toujours un trou, un trou.

Pourquoi je me retrouve ici ? Je suppose que c’est pour ça. Dans la même année, il y a cinq ans, j’ai eu deux frères, une sœur et mon mari qui sont morts. C’était un gros choc pour moi. Je ne le montrais pas mais c’était à l’intérieur. C’est certainement pour ça que je suis arrivée ici. C’est pour ça que j’ai eu autant de chagrin. Maintenant ça va mieux mais je suis là jusqu’à la fin. Je ne sais pas quand. Ça peut demain ou dans un an ou dans dix ans. Je ne sais pas. Je suis bien. Je suis toujours bien.

Colette, 86 ans.

Mon papa chantait tout le temps et ma maman chantait aussi. Mais c’est loin, et je ne me rappelle pas du tout ce qu’il chantait. Ça fait longtemps et il y a un moment que je les ai perdus tous les deux.

Je les entendais chanter, c’était de jolies chansons. Ils chantaient à la maison tout en travaillant.

Mon père chantait là où il travaillait. Il travaillait à casser des pierres dans l’usine. Il était tout seul à casser les pierres mon papa. Il cassait les pierres avec une masse. Il faisait ses journées de travail comme ça ; il cassait les pierres puis il chargeait les pierres dans un wagonnet et le wagonnet partait. Le lendemain, il recommençait de nouveau et c’était comme ça. Il chantait pour se donner du cœur, pour montrer qu’il était heureux d’avoir trouver ce travail pour nous élever.

Parce qu’on était douze enfants quand même et il fallait qu’il nous élève, qu’il nous donne à manger, payer les études tout ça.

Mon papa, je l’ai vu travailler. J’y suis allé une fois ou deux le chercher, à pied, parce qu’on n’avait point de voitures. Mon père partait le matin en vélo de Mays à Cruas. Il portait son casse croûte pour le midi. Il cassait ses pierres et le soir, il redescendait en vélo.

Et maman faisait du raccommodage, du lavage pour les personnes âgées. Il n’y avait pas de machines à l’époque, tout se lavait à la main. Tout se faisait à la main. Elle travaillait aussi bien la nuit comme le jour. Elle arrêtait jamais de chanter. Elle travaillait beaucoup mais c’était pas cher payé.

Mon papa s’appelait Alfred et ma maman, Marguerite.

Mais enfin, on est arrivé à être élevé quand même.

Moi, je ne chante pas, j’aime écouter les chansons mais je ne chante pas. D’abord, j’ai perdu un petit à 22 mois puis, mon mari est parti et je me suis retrouvée seule à élever mes trois enfants. Je les ai mis à l’école dès que j’ai pu, pour voir à aller travailler, pour me faire un salaire.

Maintenant, ils travaillent pour eux.

J’y pense souvent des fois à tout cela.

Gilberte, 80 ans.

Je m’appelle Gilberte. Ancienne de l’usine à Mays où je travaillais comme couturière. J’ai appris la couture et maintenant, je fais toujours un peu de couture pour les uns ou pour les autres.

Ici, je continue à coudre quand quelqu’un à du raccommodage à faire, je le fais. J’ai quand même arrêté un petit peu car j’ai quand même 80 ans.

Chez nous, on était douze enfants. On était même treize, car maman avait perdu une petite fille à vingt deux mois.

Mes parents n’étaient pas riches. Mon père travaillait dans une usine où il ne gagnait pas trop.

On n’a jamais eu de jouets vraiment. On avait que les jouets que les uns ou les autres nous donnaient. On n’a jamais eu de jouets que nos parents ont pu acheter.

Mais on a été élevé quand même sans souffrance. Mais la vie est dure quand on est rejeté un peu de partout quand on est pauvre.

Mes parents faisaient tout ce qu’ils pouvaient. Ma maman travaillait nuit et jour pour faire du raccommodage pour gagner un peu d’argent et mon père, c’était pareil.

Mais les gens ne reconnaissent pas ça.

On n’était pas riches mais on a vécu quand même.

Chacun, quand il trouvait une bonne place partait et il libérait la place dans la maison.

Quand j’ai trouvé du travail à l’usine de couture, j’étais contente car j’allais gagner ma croûte. C’est déjà vieux tout ça. J’ai travaillé longtemps à l’usine Razurel. Je me suis mariée mais j’y suis restée encore. Puis l’usine est partie de Mays aux Teilles. Là, j’y suis plus retournée.

J’ai perdu pas mal de choses. J’ai perdu mon père, ma mère, mes deux frères et l’une de mes sœurs.

Je me suis mariée et j’ai eu trois enfants. Mon mari m’avait laissée tomber. Il était parti avec une autre. J’ai du élever seule mes trois enfants comme j’ai pu. Je faisais de la couture nuit et jour pour les unes ou les autres. Comme ça, j’ai pu réussir à élever mes enfants.

Il a fallu que je les habille, que je leur paye l’école comme convenu. J’ai élever mes enfants toute seule et maintenant, ils vivent tout seul. Quand je peux, je les aide un peu.

Gilberte, 80 ans.

Je m’appelle Andrée et je suis née à Paris. Quand j’étais petite, je faisais souvent des bêtises où je cassais tout. Je cause comme ça parce que je suis comme ça. Mes poupées, je les cassais toujours.

Avec mes parents, il ne fallait pas que je chante. Mes parents disaient :

– Tais-toi, tu chantes faux.

Et moi, je revenais derrière et je disais :

– Et je t’emmerde faux ! Je t’emmerde faux ! Et je t’emmerde faux ! Je t’emmerde faux !

Puis je partais à toute fond. J’étais une enfant terrible. J’étais dure. Je cassais tout. J’étais une enfant méchante. Et à l’école, j’étais pareil.

Moi, je m’étais dit que je n’aurais jamais d’enfant. J’étais jeune mais quand je suis devenue femme, c’était autre chose. Et finalement, j’ai eu des enfants.

Maintenant, je ne casse plus rien, je fais attention à ce que je fais et je fais attention à ce que je dis. Ça m’avait vraiment touchée ce que mes parents m’avaient dit, que j’étais une bonne à rien, que je n’arriverais, jamais à rien. Ça c’est dur pour une enfant. Moi, je n’ai jamais dit ça à mes enfants.

Je serais devenue dingue si je n’étais pas partie. Je suis partie moi même toute seule. J’avais quinze ans et demi, seize ans. J’ai été voir chez mes grands-parents si ils voulaient de moi. Ils m’ont gardé et ils m’ont fait travaillé. Comme ils étaient commerçants, ils faisaient les marchés et j’étais avec eux. Un jour je leur ai dis :

– Vous êtes des voleurs de gens !

Ils m’ont dit :

– Comme tu commences à être grande, tu vas aller chez les gens et tu vas laver et nettoyer.

J’ai dit :

– Je m’en fous, je le ferais.

Et je l’ai fait. Je voulais être infirmière. Je me suis mise toute seule. J’ai été à l’hôpital à Paris, à la Salpêtrière. C’était dur les premiers temps car il fallait toujours nettoyer les saletés. On me donnait tout ce qui était le plus sale mais ça me plaisait. Après, j’ai fait la formation pour être infirmière moi même.

Je me suis fait de moi même. Je me suis mise infirmière moi même. C’était dans moi même. Je voulais m’occuper de tout le monde. Et je continue. Je fais attention tout le temps. Quand je vois les vieilles dames, je fais attention. Si c’est en moi, c’est en moi.

Ma fille est ici aussi avec moi. Elle habite en dessous. Je vais la voir où c’est les filles qui me l’amènent. Elle est handicapée, elle est dans un fauteuil roulant. Je m’en suis occupée toute ma vie, tout le temps. Je suis venue avec elle. Elle ne peut rien faire toute seule. C’est beaucoup de travail. C’est sa vie qu’il faut donner. J’ai déjà fait à avec mes parents et je fais ça avec mes enfants. Je ne m’en sortirais jamais.

Andrée, 82 ans.

J’étais couturière pendant dix ans et après, j’ai fait les marchés avec ma belle mère quand son mari est mort.

On vendait des petits ballots de tissus sur les marchés dans les villes ; Roubaix, Tourcoing, Villeneuve d’Asq, Lille et un peu partout. On allait en tramway avec nos ballots de tissus. On vendait des petits coupons de tissus qui venaient des filatures de Roubaix. Il y en avait des filatures à Roubaix. Il y en avait du travail. Il y en avait du monde.

Après, comme mon mari a trouvé un travail de rédacteur géomètre à Tourcoing, il a acheté une voiture et nous aidait. Le matin, il nous amenait sur les marchés puis il partait à son travail. Le midi, il revenait nous chercher et il nous emmenait sur un autre marché et il repartait travailler sur Tourcoing et le soir, encore pareil, il revenait nous chercher à sept heures. Une fois rentré, on avait encore du travail pour préparer les tissus pour le lendemain. Le dimanche, je nettoyais ma maison de haut en bas et je faisais mon marché puis je préparais à manger. Pour ça, on a travaillé ! Et jamais, j’ai été au malade.

J’ai travaillé avec ma belle-mère jusqu’à ses soixante quinze ans. A 75 ans, elle faisait encore les marchés. Moi aussi, j’ai fait longtemps les marchés. J’ai arrêté les marchés en 1977 parce que ma belle-mère ne pouvait plus rester toute seule. Le docteur m’a dit :

– Elle ne peut plus rester toute seule. Elle se trompe dans ses médicaments. Où elle vient avec vous où elle va en maison de retraite.

Ma belle-mère a dit :

– Je viens avec vous.

Elle est venue chez nous et j’avais peur qu’elle ne s’habitue pas car elle avait un caractère très indépendant. C’est à ce moment là que j’ai arrêté de travailler pour la garder. Elle avait 82 ans et elle est morte à 92 ans. Elle a vécu dix ans avec moi. Elle avait un lit en bas parce qu’elle ne pouvait plus monter les escaliers. Moi, la nuit, chaque nuit, je me levais cinq, six fois pour voir si ça allait, si elle tombait pas. J’avais une petite sonnette avec une chaîne et je lui avais dit :

– Si ça va pas, tu sonnes et je descends.

Mais elle n’avait plus toute sa tête et des fois, elle ne sonnait pas. Ça n’a pas été facile. A la fin, elle ne m’appelait plus Gabrielle, elle m’appelait Bertha. Je lui demandais :

– Pourquoi tu m’appelles Bertha ?

Elle perdait la mémoire.

C’est pour ça que je n’ai pas une grosse retraite parce que j’ai pas eu tout mon compte car j’ai du arrêter de travailler pour m’occuper d’elle et je n’ai plus travaillé toutes ces années. Mais c’était mon rôle de m’arrêter pour la garder. C’est ma sœur qui a gardé ma mère jusqu’à 87 ans.

Gabrielle, 87 ans.