Category Archives: graines d’humour

Un matin, sur un centre de Bretagne où j’avais placardé sur toutes les portes de toilettes, un gars vient me voir. C’était un ancien, bien costaud, en Marcel. Il me fait :

– C’est vous qui avez mis des histoires dans les chiottes ?

Le ton était un peu agressif. Je lui réponds que oui. Le gars me dit :

– C’est le cas de le dire, vous nous faites chier parce que c’est la premières fois de ma vie que je suis obligé de prendre mes lunettes pour aller aux toilettes.

Après le vieux s’est marré de sa blague et je lui ai dis :

– Pourtant, il y en déjà des lunettes aux toilettes.

Il réfléchit deux secondes et il rigole encore en disant :

– Ouais, mais c’est pas les mêmes.

Ludo

Moi, d’habitude, je ne prends jamais le temps de lire aux chiottes.

Pour moi, c’est pas l’endroit idéal pour lire et je ne comprends pas les gens qui on des tas de revues et de magazines à bouquiner dans leurs toilettes.

Mais ici, je me suis fait prendre au piège comme plein d’autres.

L’autre matin, je me retrouve face à une histoire d’un ancien qui racontait quand il avait vu la mer en 1936.

Après, j’en parle à ma femme qui me dit que coté femmes c’était pareil.

J’ai fait les quatre toilettes hommes et j’ai lu quatre nouvelles histoires. Je m’installe et même quand j’ai terminé de faire ce que j’ai à faire, je reste pour lire la deuxième histoire.

Après, j’ai pas osé aller du coté femmes mais j’ai trouvé excellent d’en trouver même aux pissotières. Là, pour une fois, pour lire tout le récit, il faut vraiment prendre son temps jusqu’à la dernière p’tite goutte.

Le dernier que j’ai lu, c’était chez les femmes sur la liberté.

Après, j’en ai parlé à Patrick et Philippe, des potes de vacances qui m’ont dit la même chose et on s’est tous fait prendre aux jeux. On en parle entre nous :

– Tiens t’as pas lu l’histoire du ch’ti qui tombe en panne sur l’autoroute ?

Il y en a même qui ont fait d’autres sanitaires pour voir si il y avait d’autres récits. Mais au bout d’un moment, on les connaît tous alors on attend la suite.

Ça pourrait être une nouvelle activité, la visite des chiottes, on verrait les gens rentrer dans un chiotte puis sortir aux bouts de cinq minutes pour aller dans le chiotte d’à coté.

Le mieux, ce serait qu’il y ait autant d’histoires différentes qu’il y a de chiottes. On irait comme ça de chiotte en chiotte découvrir de nouvelles histoires et les mots des anciens. J’ai appris pleins de trucs sur les premiers villages de vacances.

Maintenant, je suis impatient de découvrir d’autres textes et j’attends une nouvelle série.

Chaque fois que je vais aux toilettes, je regarde si c’est pas un nouveau.

Le seul truc, c’est qu’ici, il faut pas oublier ses lunettes pour aller aux toilettes.

Fred

Les cousins de Djaha étaient venus en France pour travailler. Tout le temps, ils disaient à Djaha quand ils le voyaient au bled en Tunisie :

– Allez viens nous rejoindre en France. Pourquoi tu viens pas en France ?

Djaha disait :

– Non, je parle pas un mot de français, comment voulez vous que je vienne là-bas ? Personne va me comprendre et je ne vais comprendre personne.

Ils lui ont dit :

– C’est pas grave ! Tu prends tes clics et tes sacs et tu viens comme ça. Quand tu arrives à l’aéroport, quand les douaniers te posent des questions, tu dis juste Oui. A toutes les questions, tu réponds OUI. T’as compris ?

– Oui !

Voilà Djaha qui arrive à l’aéroport en France à Orly. La police des frontières l’arrête et un policier lui dit :

– Tu sais que c’est interdit de rentrer en France sans visa et sans papier.

– Oui !

– Si tu sais et que tu viens, tu sais que tu vas avoir des problèmes ?

– Oui !

– Tu te fous de nous ?

– Oui !

– Tu cherches la raclée ?

– Oui !

Alors, ils l’ont tabassé bien comme il faut et ils l’ont mis dans l’avion du retour, direction la Tunisie. Ses cousins l’ont rappelé au téléphone :

– Mais qu’est-ce que tu fais ? On t’attend en France. Pourquoi t’es pas venu ?

Djaha répond :

– Mais je suis venu et j’ai fait comme vous m’aviez dit, j’ai répondu Oui ! à l’aéroport mais les policiers m’ont tabassé et ils m’ont renvoyé ici.

– T’inquiètes pas ! cette fois ci tu reviens et tu ne dis pas Oui ! Tu dis Non ! t’as compris

– Oui !

– Non ! Tu dis Non ! T’as compris ?

– Non !

– Bon, tu viens, on t’attend.

Encore une fois, il arrive à l’aéroport. La police l’interroge encore une fois.

– Toi, on te reconnait. On t’a dit la dernière fois de ne pas venir en France sans papier. T’as pas compris ?

– Non !

– Alors, la première raclée, ça ne t’a pas suffit ?

– Non !

Il s’est pris une deuxième raclée et ils l’ont renvoyé en Tunisie.

C’est une histoire qui se raconte aujourd’hui en Tunisie, on en rigole mais c’est comme ça dans la réalité. Les gens sont venus travailler ici et puis ils sont restés.

Je suis née en Algérie. J’ai vécu là-bas longtemps, beaucoup d’années de ma vie sont là-bas. Je me souviens quand mon père racontait les histoires de Djaha. J’aimais écouter mon père raconter. C’était des histoires qui font rire, des histoires qui font du bien et qui font réfléchir.

C’est comme ça qu’on est tous arrivés

Il y a un conte comme ça de Djaha. Ses cousins en France lui disent :

– Viens en France. Tu verras, c’est trop bien, ici, on a qu’à se baisser pour ramasser les billets.

Lui il dit non. Puis, un jour, comme il n’a rien, il décide de venir en France. Il prend le bateau. Il débarque à Marseille. Là, il voit sur un trottoir un billet de cent francs. Djaha, il se dit que c’est vrai, qu’en France, l’argent, t’as qu’à te baisser pour le ramasser. Mais au lieu de se baisser, il continue son chemin. Il se dit, qu’il va pas se fatiguer pour un seul billet, qu’il se baissera pour un ramasser un paquet. Il marche, il marche dans Marseille. Puis, il commence à avoir faim. Il n’a pas un centime. Alors, il cherche, il cherche. Il regarde partout par terre mais rien. Il marche tête baissée et un homme lui demande ce qu’il cherche. Djaha répond :

– Je cherche les billets.

– Quels billets ? Ma parole tu es fou !

Djaha court vers la rue où il a vu le premier billet mais le billet a disparu.

Nous, on est plein comme Djaha, on a quitté l’Algérie, notre pays, en pensant qu’ici, c’était facile, qu’on allait trouver de l’argent. C’est comme ça qu’on est tous arrivés. L’argent, on ne l’a pas trouvé et depuis, on a travaillé, travaillé pour l’argent. L’argent, on court toujours après et il n’y en a jamais assez.

Hassan

Je suis du Maghreb, de l’Algérie, du coté de la Kabylie. La Kabylie, c’est mon deuxième pays après la France. Je suis née en 1957, l’Algérie était encore Française.

A l’école, j’ai appris le français et à la maison, on parlait français et kabyle. Quand j’ai écouté les contes l’autre fois, j’ai pleuré. J’ai pleuré car ça m’a rappelé beaucoup d’émotions. Ça m’a remué la mémoire et ça m’a rappelé les contes de ma grand-mère.

Je me rappelle d’une histoire. Dans cette histoire, Jaha, il avait une maison qui était vide. Les gens quand ils voyaient Jaha lui posaient toujours la question :

– Pourquoi tu ne la loues pas à quelqu’un ?

– Pourquoi vous voulez que je la loue ?

– Pour pas qu’elle reste vide, que cela serve à quelqu’un.

Ils insistaient, ils insistaient et à la fin, Jaha leur dit :

– Bon d’accord, je veux bien voir ça mais d’abord, je vais rentrer cinq minutes dans la maison et vous, attendez-moi dehors.

Il est rentré et il a fermé la porte à clé derrière lui. Dans la maison, Jaha, a retiré tous ses habits et il s’est mis tout nu puis il a commencé à danser. Tout nu, il a dansé, dansé, dansé, dans sa maison. Dehors, les gens attendaient. Après, Jaha s’est rhabillé puis il est sorti. Il a demandé aux gens :

– Est-ce que vous avez vu ce que j’ai fait à l’intérieur ?

– On n’a rien vu

– Ma maison, je la garde pour moi. Même si elle est vide, elle garde mes secrets et mon intimité. Je n’ai pas envie de la louer à des gens qui vont faire des choses que je n’ai pas envie à l’intérieur, personne ne peut les voir. Alors, je la laisse comme ça et je ne la louerai à personne.

C’est ma grand-mère Fatima qui racontait cette histoire et nous, on riait.

En France, je n’ai pas raconté d’histoires à mes enfants. Ça s’est perdu.

Parce qu’ici, on n’est plus comme avant. Avant, on croyait les choses, on était un peu naïf. Le temps a changé, la mentalité a changé et les enfants aussi. Maintenant, il y a les jeux vidéo, la télé et les enfants ne savent plus écouter. Nous, on n’avait pas tout ça et on était plus naïf.

Il y a la petite lumière de ma grand-mère qui brille encore en moi et qui me donne le courage de continuer. Malgré ce qui est dur, je reste moi-même.

Ma mère avant de nous quitter m’a dit :

– Je te protège.

Elle m’a dit ça sur son lit de mort. Au moment de mourir, elle est morte dans mes bras et elle a poussé son dernier souffle. Elle m’a dit aussi :

– Si tu as un problème, tu m’appelles.

Des fois je pleure, et je parle avec moi-même et je l’appelle. Je lui pose des questions et je fais les réponses comme si elle me parlait. Peut être que c’est ça qui me sauve. Après, je me sens un peu mieux.

Nacira

Connaissez-vous l’homme chauve souris ? J’ai chez nous une vieille malle avec à l’intérieur l’homme chauve-souris mais attention, pour de vrai.

Il y a quelques années, on faisait une fête des écoles dans le quartier pour récolter un peu d’argent pour les activités des enfants. Il y avait tout un tas de stands, pêche à la ligne, chamboule tout et bien sûr, la buvette où on pouvait acheter le gâteau au chocolat qu’on avait soi-même fabriqué.

Nous, on avait préparé une attraction de foire.

– Venez voir l’incroyable ! Le monstrueux ! L’horrible ! L’homme chauve souris !

On avait fait toute une mise en scène et on avait caché la malle avec l’homme chauve-souris derrière des grands draps et on criait :

– Venez voir l’homme chauve souris !

Pour voir cette chose rare, c’était contre rétribution, c’était payant. C’était un franc pour voir l’homme chauve-souris. Les gens disaient :

– C’est une blague ! C’est pas vrai !

– Si ! Si ! C’est vrai ! Vous allez voir pour de vrai l’homme chauve souris.

Ils payaient un franc et on les faisait passer derrière le rideau. On leur disait :

– Surtout faites attention ! Faut pas lui faire peur, il est craintif.

Et là, ils ouvraient eux même la malle tout doucement et… Dans la malle, il y avait le portrait de Yul Brunner qui souriait. Yul Brunner c’était un comédien avec le crâne comme une vraie boule de billard.

– Voyez l’homme, chauve, sourit.

Et les gens jouaient le jeu, ils ressortaient et ils disaient aux autres :

– C’est incroyable ! Vous n’avez pas vu l’homme chauve souris ? Allez le voir, c’est incroyable !

Et comme ça, on a pu récolter tout un tas de pièces de un franc pour les enfants avec l’homme chauve souris et on a surtout bien, bien ri.

Pour moi la chose la plus sérieuse au monde, c’est de pouvoir rire tous les jours et je ne m’en prive pas

L’école EDF, ça a été la meilleure année de ma vie scolaire.

Ce qui m’a marqué, c’est la camaraderie qu’il y avait là-bas. J’étais loin de chez moi. C’est la première fois que je partais de chez moi. J’étais complètement expatrié à sept cent cinquante bornes de chez moi dans un endroit que je ne connaissais pas avec des gens que je ne connaissais pas.

Avec des types venus de toute la France, des gens de partout.

Une petite anecdote.

Deux jours après qu’on soit arrivé, on nous avait mis par équipe de huit et on attendait gentiment dans le couloir avant d’aller voir le Directeur. Et y a un espèce de grand machin qu’était de Bousbeck, c’est dans le nord, Dédé Huide, André Huide qu’il s’appelait. Il attendait, gentiment coincé comme un mec du nord et à côté de lui y avait un petit toulousain, André Perret, un autre Dédé. Un moment, il y tient plus le petit toulousain, il lui fait :

– Ho, con ! T’y es d’où ? Con !

L’autre le regarde d’un air pas aimable et lui répond pas.

– Hey, con ! Je te parle con. T’y es d’où con ?

L’autre le regarde de plus en plus méchamment. Nous on était en face, on comprenait pas vraiment.

– Ho ! Con ! Je te cause con quoi ! Moi je suis de Toulouse con! Toi d’où tu es con ?

L’autre il se retourne et il allonge un coup de poing dans la gueule.

On a été obligé de les séparer.

Mais le gars de Bousbeck n’avait pas compris que c’était la façon de parler. C’était vraiment deux cultures différentes.

Ça c’est vraiment un des premiers trucs qui m’a vachement marqué, la découverte d’un autre monde. On n’était pas pareil.

C’est une histoire de Djaha. Il y avait un grand marchand très riche et à coté, il y avait la cour de Djaha qui était pauvre. Chaque jour, le marchand entendait Djaha prier Dieu :

– Dieu, je veux que tu me donnes 1000 dinhars. Je veux pas plus pas moins. Pas un dinhar de plus. Pas un dinhar de moins. Je veux mille dinhars.

Et tous les jours, le marchand entend Djaha dire la même chose :

– Dieu, je veux que tu me donnes 1000 dinhars. Je veux pas plus, pas moins.

Le marchand veut jouer un tour à Djaha. Il prépare un sac avec 999 dinhars. Quand Djaha fait sa prière, il lance le sac par-dessus le mur comme s’il tombait du ciel. Djaha ouvre le sac et commence à compter. Il compte 1, 2, 3, 4, 5… 999 dinhars.

– Merci Dieu pour ces 999 dinhars.

Le marchand pensait que Djaha allait relancer le sac mais il entend Djaha qui dit merci à Dieu. Il vient chez Djaha et il lui dit de rendre l’argent, que c’est lui qui l’a lancé pour s’amuser. Djaha lui répond :

– C’est pas toi qui m’a envoyé l’argent, c’est Dieu qui a entendu ma prière qui m’a envoyé 999 dirhams. C’est pas ton argent.

Le marchand se met à crier mais Djaha refuse de lui rendre l’argent. A la fin, le marchand dit à Djaha de venir avec lui chez le juge. Mais Djaha dit à son voisin :

– Je peux pas venir comme ça avec toi. J’ai pas d’assez beaux habits pour aller devant le juge. il me faudrait de beaux habits bien chauds pour que je vienne avec toi.

Le marchand lui prête sa belle djellaba en laine et lui demande de le suivre chez le juge. Mais Djaha se plaint encore :

– J’ai trop mal aux jambes. Si tu veux que je vienne il faut que tu me prêtes ton âne.

Et le marchand est obligé de prêter son âne à Djaha et ils sont partis chez le juge. Quand ils arrivent, le juge dit à Djaha :

– Djaha, qu’est-ce que tu as fait à ton voisin ? Il se plaint que tu lui as volé son argent.

Djaha s’approche du juge et il lui dit :

– C’est chaque fois pareil. Ce monsieur là, à chaque fois qu’il voit quelque chose chez moi, il dit que c’est à lui. Si tu lui demandes ma djellaba, c’est à qui, il va dire que c’est à lui. Il est riche, il a tout mais il veut tout ce qui est à moi.

– C’est à qui la djellaba ? Demande le juge au marchand.

– C’est à moi la djellaba. C’est moi qui lui ai donné. Crie le marchand.

Djaha dit au juge :

– Tu peux lui demander c’est à qui l’âne qui m’a porté jusqu’ici.

– C’est à qui l’âne ?

– C’est à moi l’âne. c’est à moi. crie encore le marchand.

– Vous voyez Monsieur le juge, dès qu’il voit quelque chose que j’ai, il dit que c’est à lui.

Le juge dit au marchand :

– Toi, rentre chez toi. Rien n’est à toi. Et toi Djaha, rentre chez toi, tout est à toi.

Djaha est rentré chez lui avec l’âne, la djellaba et les 999 dirhams.

Djaha, c’est un pauvre mais il est malin, il est rusé, il s’en sort toujours. Il y a beaucoup d’histoires avec lui chez nous au Maroc. Il est connu dans tout le monde arabe. Il change de nom suivant le pays. Depuis tout petit, on entend les histoires de Djaha là-bas

En 68, j’avais vingt ans et je travaillais à Usinor. Quand 68 est arrivé, l’usine était en grève générale. Tout était bloqué. Ici, dans le Nord, à Usinor, on a fait cinq semaines de grève générale, on a été plus longtemps en grève que partout en France.

Une histoire que je peux raconter parce que je connais très bien le gars à qui elle est arrivée puisque ce gars, c’est moi.

Un jour, pendant la grève, on a participé à une manifestation sur Paris. c’était un prêtre ouvrier qui nous avait convaincu d’y aller. On était toute une colonne de bus à rouler les uns derrière les autres. On est arrivé, c’était une foule impressionnante. Jamais, j’avais vu une telle foule. On était complètement paumé. Pour certains c’était la première fois qu’il descendait à la capitale. Le prêtre ouvrier nous avait dit de faire attention de ne pas se perdre et de bien le suivre. Le prêtre ouvrier, c’était un peu notre berger, nous, on le suivait partout où il allait. On était tranquille, bien en rangs.

A un moment, les CRS ont chargé. On s’est retrouvé dispersé sur une énorme place. Ça chauffait dur ! Ça courait dans tous les sens et nous, on suivait notre prêtre qui criait :

– Suivez-moi les gars ! Suivez-moi, les gars !

Nous, on le suit. On arrive à une bouche de métro. Merde ! Les CRS étaient déjà par là et ils canardaient les manifestants avec des lacrymogènes.

– Non ! Pas par là les gars ! Suivez-moi !

On s’éloigne de la place sans savoir où on allait, on suivait notre berger qui criait :

– Vite ! Les gars, on va aller par là.

On s’engage dans une ruelle. Manque de pot, la ruelle bouchée par une rangée de CRS.

Demi-tour, les gars !

On veut faire demi-tour. Les CRS arrivaient de l’autre côté. C’était la panique à bord, les gars filaient comme des lapins. On se retrouve bloqué, pris au piège. Le prêtre nous dit :

– Suivez-moi, on va rentrer par là.

Par là, il y avait une entrée. On s’engouffre par la porte. On pousse une seconde porte et on entre dans un petit hall. On était une bonne dizaine, serrés, derrière le prêtre. On arrive à un guichet. Il y avait une petite dame qui était là, toute surprise de nous voir débouler. Elle demande au prêtre :

–  Combien vous voulez de billets ?

En fait, on s’était retrouvé avec notre cher prêtre ouvrier dans un cinéma porno. Tout au moins au guichet, car on n’est pas rentré pour voir de film. On en a profité pour discuter un peu avec la caissière. Elle a rigolé et elle nous a laissés rester quelques minutes, le temps que ça se calme dehors. Ce jour là, on a trouvé refuge dans un cinéma porno.

Moi, je peux dire sans mentir, que c’est un prêtre ouvrier qui m’a amené pour la première fois dans un cinéma porno en 68.

 Une année, on a été à Théoul, au centre CCAS. C’était la première année ou ce centre ouvrait pour les actifs, normalement, c’était que pour les inactifs.

On est arrivé, on était les seuls actifs. Une personne charmante d’un certain âge nous indique une table pour le repas. Le lendemain, pour le petit déjeuner, avec ma femme on s’est installé à une autre table.

Là, d’un seul coup, un vieux me dit:

– Non ! Vous asseyez pas ici. Vous avez changé de place. Vous avez mangé là-bas hier soir. Votre place, c’est là-bas. Vous avez rien à faire ici.

Je lui dis:

Calme ! Cool ! Zen !

Là-dessus, on retourne à notre place, on voulait pas foutre la merde.

Le premier soir, on avait eu de la soupe. Le deuxième soir, soupe, même pas potage, soupe. Troisième soir, soupe. Rien d’autre en entrée.

Là, ça va plus. Je suis allé voir le chef de camp, je lui ai dit qu’on était actif et que la soupe en plein été, on en mangeait rarement. En plus, c’était la région et la saison des tomates et des melons, que j’étais pas venu pour manger de la soupe. Le soir même, avec ma femme, on a eu droit à deux belles assiettes de tomates en salade. Tous les autres, ils avaient de la soupe.

Là, ils nous ont regardés avec des yeux plein d’envie.

Alors, à force de mettre mon bazar, on a réussi à avoir des hors-d’œuvre et des desserts au choix et le soir plus de soupe, sauf pour ceux qu’en voulaient vraiment.

Après, j’ai été accepté, pas comme un dieu, mais comme un bienfaiteur de l’humanité parce qu’ils en avaient marre d’avoir de la soupe mais qu’ils osaient rien dire.

Le premier soir, je m’étais fait engueulé, après, au bout d’une semaine, on buvait l’apéro, on jouait à la pétanque. Eux, ils étaient heureux d’être sorti de leur soupe et de leurs desserts qui valaient pas un clou.

Au Portugal, il y a eu la révolution des œillets, moi, à Théoul, j’ai fait la révolution des tomates.